Du droit et du bonheur d’apprécier la merde

Du droit et du bonheur d’apprécier la merde
AUTEUR

Chalou

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Le

Aerosmith dans les années 1990. Les téléfilms fantastiques de RTL9. Jean Rollin. L’intégralité de l’œuvre d'AB Productions. Le rapport entre ces éléments hétéroclites ? C’est de la merde. De la vraie merde, sans queue ni tête, mal écrite, mal filmée, kitsch, comme une bonne vieille diarrhée collée au dernier chiotte libre du Esso de la sortie Saint-Amant-Montrond de l’A71, à trois heures du matin. De la merde auditive, visuelle ou littéraire, qui marquent du sceau de l’infamie leur média respectif.

Et pourtant, mea maxima culpa, cette merde, je l’aime bien. Et je la fais vivre. Suis-je le seul ? Bien sûr que non. Nous sommes tous des amateurs de merde. Pourquoi ? Est-ce dû à un culte caché et quelque peu honteux du bon vieux Sacher-Masoch ? Ou est-ce plutôt dû à un mal plus profond, traumatisme lié au visionnement du Bigdil pendant des années ? Que nenni. Il me semble (en tous cas, je parle pour moi) qu’une fois de plus, une putain de nostalgie soit liée à ceci.

 

"C.H.Ü.D, Le Lac des morts-vivants ou bien encore Mosquito rappellent des souvenirs pleins de bonheurs"

 

Vu que tout le monde n’est pas un psychopathe comme moi, qui considère que même Mad Movies est difficile avec le cinéma « d’auteur » d’horreur et de science-fiction, il convient de donner quelques exemples. Pour quiconque les aura vus, citer des merveilles du genre C.H.Ü.D, Le Lac des morts-vivants ou bien encore Mosquito rappellera des souvenirs pleins de bonheurs, de ces jeudis soirs sur M6 ou RTL9 ou, après une soirée étudiante bien (trop) arrosée dans le Vieux-Tours (par exemple), on s’affalait sur le canapé du salon et l’on se plongeait avec délectation dans cette direction d’acteur digne de la MJC de Vierzon ou, encore, dans ces effets spéciaux que Maguy n’aurait pas reniés. Que dire également des jeunes filles court-vêtues dans La Philo selon Philippe se pâmant devant le beau Philippe Daubignet, leur prof de philosophie. Je m’arrête ici, pour faire remarquer que le cast de cette série est absolument magnifique : un vrai bon acteur de théâtre (Yannick Debain), le frère de Jean Galfione, le biographe officiel de The Cure en France, un acteur star de Cas de divorce… Tout cela dans une même série, c’est le All-Star Game de TF1. Des prises de vue osées, des dialogues poussés (au directeur qui demande au gentil prof de philo « qu’est-ce que c’est que ça ? » d’un air dégouté en montrant le clochard qui dort dans sa salle de classe, Phil répond, avec son plus bel air d’Abbé Pierre révolté : « Ça, Monsieur le proviseur, c’est un être humain. Un être humain qui souffre ! »), une intrigue rocambolesque... Tout y est.
 

"Combien de rêves inavouables ai-je pu faire devant la belle Alicia Silverstone"
 

Et que dire des clips ! Combien de rêves inavouables ai-je pu faire devant la belle Alicia Silverstone dans les vidéos de Cryin’, Amazin ou Crazy, avec son petit côté girl next door qui me faisait espérer qu’elle serait ma voisine en physique le lundi de huit à neuf. Elle faisait même oublier le déclin musical d’Aerosmith, qui après nous avoir offert des vrais bons classiques sombrait vers les égouts de MTV !

 

 

Donc, pourquoi aimer ce qui est de la merde ? Si la jeunesse est excusable (même si elle a bon dos), comment expliquer que, lors de ma pause déjeuner, à presque trente cinq ans, il m’arrive de mater ces horreurs sur Youtube, ou de scruter ce que le catalogue de Netflix, Hulu, Crackle a de plus ignoble ? Pour paraphraser les trublions de Rammstein : Sensucht. Une putain de nostalgie, peut être un C’était mieux avant cher à Cabrel. Je suis très content de ma vie, de mon boulot, etc. Mais, quand même, nostalgie. De quoi ? Il me semble qu’il faille analyser ceci en se basant sur ce que Felix Guattari et Gilles Deleuze, ont défini dans leur merveilleux Mille Plateaux (1987) comme une ritournelle. De même que deux enfants perdus dans le noir vont se rapprocher et chanter une petite chanson, ou une ritournelle qui va leur rappeler un lieu heureux et plein de joie. Selon nos deux compères : 

 

« On appelle ritournelle tout ensemble de matières d'expression qui trace un territoire et qui se développe en motifs territoriaux, en paysages territoriaux. »

 

Cette territorialisation, c’est le retour à cet espace simple, confortable et sûr qu’était l’avant, où la découverte de la merde était liée à une idée de confort, de plaisir, même si celui-ci s’accompagnait d’une idée de honte. Alors voilà, la merde nous fait du bien, parce qu’elle nous renvoie à cet état d’esprit joyeux, qui nous permet d’affronter ce qui n’est pas nécessairement évident, ou ce qui ne passe pas toujours. Et puis, quand même, Alicia Silverstone, MERDE !

 

PS : Vous aurez remarqué l’absence de toute référence à Bernard Werber. Mais là, c’est de la merde sans aura, sans rien, c’est juste mauvais et ne ramène à rien.

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