Inscrire les performances scéniques d’Alizée au patrimoine immatériel de l’humanité

Inscrire les performances scéniques d’Alizée au patrimoine immatériel de l’humanité

Le visionnage de ces deux vidéos est nécessaire pour comprendre l’essence même de ce papier :

 

 

 

 

Je lance le live. Ses yeux de biche regardent fixement la caméra, petit sourire en coin, elle prend son courage et son micro à deux mains, la société du spectacle est prête à se sublimer avec Alizée. Elle commence sa chanson. Je vais faire un triple pontage. Le pouvoir du signifiant avec le signifié est sublimé :
 

« J’ai la peau douuuuce / dans mon bain de mouuuusse / je m’éclabouuuuussse / j’en riiiis » chante-t-elle naïvement.


Pas besoin d’être au contact de sa peau pour imaginer et savoir la vérité de ces quelques paroles chantées avec conviction et affabilité. Alizée rayonne avec tout : malgré les fadaises qu’elle susurre et la mélopée mièvre, sa chorégraphie et son déhanché sont salvateurs, c’est l’innocence en marche tout simplement.

Analysons cela plus en détail. Que ce soit dans Moi Lolita ou dans J’en ai marre, le vêtement cache ce qu’il faut, il suggère, il est la frontière parfaite vers des tourbillons de plaisirs voilés dont la seule évocation nous étourdit. C’est tout simplement le degré parfait entre la vulgarité et l’érotisme. Une prise de conscience totale du pouvoir érotique d’un corps parfaitement maîtrisé dans tous ses gestes. Savoir dissimuler la chair, c’est savoir la sublimer les amis. La différence entre Alizée et Miley Cyrus est donc la même qu’entre Versailles, perle des perles et le château de Disneyland, un parc d’attraction pour familles voulant refuser le divorce et distraire les gamins sans les forcer à ouvrir un livre. Les deux châteaux peuvent être considérés comme plaisants, mais la différence saute aux yeux comme une Claymore. Cette différence, c’est une certaine retenue, une classe que l’on n’explique pas. C’est pourquoi, je vous en prie mes chers compatriotes, ressaisissons-nous et arrêtons de céder aux appels et pulsions les plus primaires que l’on nous jette ; élevons nos ravissements à la hauteur de ce que nous sommes, des esthètes et non des amateurs de chairs crues !
 


Revenons-en aux performances d’Alizée. Hypnotique sans être malaisante, j’ose le dire, Alizée est la réincarnation de la Caritas Romana. Nous sommes ce pauvre vieillard qui a tant besoin d’amour et d’espoir pour vivre et y croire encore et qui voit s’avancer soudainement la jeune beauté incarnée, celle qui le temps d’un instant nous sauvera de notre morosité quotidienne dans un espace que l’on sait pourtant être fictif, celui des plateaux télé et du monde du showbiz. C’est le propre de toutes drogues d’avoir cette capacité à faire perdre pied avec le réel, de vouloir un ailleurs tant désiré et qui sera atteint par un spectacle dont l’exécution parfaite sublimera notre volonté d’y croire. Alizée nous offre donc la possibilité de reprendre notre vie en main, tout simplement, en laissant notre imagination s’enivrer au contact de ses mélodies et de l’image qu’elle nous renvoie. Merci donc à elle de nous laisser un monde imaginaire, pour les grands et les petits, merci à Alizée de délivrer de l’amour dans chacun de ses déhanchés ravageurs et atomiques renfermant tous les secrets de l’univers.

 

Ils ont fait sauter Palmyre, les Boudhas de Bâmiyân, mais ils ne sauteront pas Alizée, car grande est la France (des années 2000).

 

Que dire d’Alizée ? Alizée est, à l’instar de Mireille Matthieu (RIP), un pont solide et fraternel entre la France et la Russie à travers ses ondulations de hanches à l’écran (cf les commentaires en dessous des vidéos), mais elle n’est pas que cela mes amis, elle est aussi un remède aux maux de notre temps.
 

« J’en ai marre de ceux qui râlent, des extrémistes à deux balles, qui voient la vie tout en noir, qui m’expédient dans le cafard » chante t-elle sur « J’en ai marre ».


Alizée et son déhanché sont donc un rempart contre l’obscurantisme et sous les stroboscopes de ses performances scéniques, on entrevoit un peu de ce qu'est le divin, le vrai, la lumière dans la nuit, celle pour laquelle Fauve se crèverait les yeux.

D’ailleurs Alizée n’existe plus réellement, si tant est qu’elle ait un jour existé. Elle vit dans le monde des années 2000, dans des supports d’informations qui la contiennent encore. Son sourire, son dynamisme n’existent plus que dans ces quelques vidéos à classer pour ne pas oublier, reflet d’une époque, celle des émissions musicales télévisées de merde avec leurs publics lobotomisés, comme l’inoubliable Hit Machine. C’est aussi l’époque des Furbys, de Gilardi à Télé Foot, des films érotiques sur NT1 et TMC. Voilà ce qu’est Alizée, le souvenir vivace et bien trop vivant d’une époque enterrée. Prendre la machine à remonter le temps direction les Guignols encore drôles, les publicités de Vivelle Dop sentant l’arrière cuisine publicitaire à la 99 francs, les Pitchs. Le bon vieux temps, le nouveau millénaire, toutes les possibilités. Alizée a évité les oubliettes de l’Histoire où reposent ces autres chanteuses, prêtresses​ de l’entertainment à destination d’un public jeune que sont les Jenifer, Lorie et consorts, impostures vides aussi utiles que le vocatif. Elles furent condamnées à rester de simples mini-radios roses dans les happy meals des années 2000.
 

Alizée fait-elle le jeu des gros porcs et de l’objectification du corps de la femme ?


Je serais tenté de répondre : autant que Mylène Farmer - celle-là même ayant lancé Alizée. Donc non en fait, ou si, enfin c’est vous qui voyez. Mais je ne peux me contenter de cela. Il y a tout d’abord ce que l’on ne peut nier : la pression mercantile pesant sur les hanches d’Alizée, seize ans lors de ses premiers déhanchés. Le travail des enfants, c’est mal, même si c’est toujours un peu mieux quand c’est fait local.

Alizée a connu son succès en jouant sur une image de candeur mêlée d’érotisme savamment distillé. Lolita, personnage du roman de Nabokov, est complexe. Alizée joue sur une pente dangereuse, non pas celle du creux de ses reins, mais bien celle de l’hypersexualisation des jeunes filles et ça, on ne va pas se mentir, ça pue du cul. 

 

 

Dans les premières paroles, la distinction est faite entre « Lo » ou « Lola » et « Lolita », entre la jeune fille simple et innocente et la jeune femme en devenir. « Quand je rêve aux loups / C'est Lola qui saigne » chante t-elle et l’on peut considérer les loups comme le prédateur masculin. L’enfant en elle n’est pas prête pour ses relations, qu’elle se sent bousculée ainsi. « C'est pas ma faute / Et quand je donne ma langue au chat / Je vois les autres / Tout prêts à se jeter sur moi ». Le refrain est particulièrement frappant « C’est pas ma faute à moi », les paroles candides d’une jeune fille qui joue avec la séduction mais ne comprend, ni ne maîtrise son pouvoir. « Tous prêts à se jeter sur moi », la situation la dépasse et peut s’envenimer. Lolita est une jeune fille sexualisée perdue dans un monde construit par les adultes. Et dans le même temps, Alizée et Mylène Farmer ont érotisé cet interdit et ces doutes, ce qui est une idée marketing incroyable, faisant d’Alizée/Lolita une icône pour pré-adolescentes et un fantasme pour adulte.
 

Conclusion


C’est absolument fou comme tout ce qu’elle renvoie à l’écran enrobe les mélopées indigestes d’une naïveté douce. Je propose donc d’inscrire au patrimoine immatériel de l’humanité (au même titre que les fest-noz et le carnaval de Granville, hein, on n'est plus à ça près) les vidéos d'Alizée pour continuer à faire en sorte que la France reste le pays des projecteurs et celui de la finesse ainsi que de la grâce. Tout simplement.

En fait, Alizée est bien une madeleine de Proust dangereuse, mais fourrée à la fraise avec plein d’édulcorants et de conservateurs qui font la joie des marges des industriels et de nos chères têtes blondes et pas seulement accompagnée d’une ringarde infusion aux tilleuls, non, mais bien d’un Oasis bien sucré sa mère. On t’aime Alizée, et tes « PFRUMHHH » dans ton micro en fin de performance après ces quatre minutes de playback-performance n’y changeront rien.

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