Repenser le lien entre nouvelles technologies et liberté avec Alain Damasio

Repenser le lien entre nouvelles technologies et liberté avec Alain Damasio

Alain Damasio est un des meilleurs auteurs français de sa génération et pourtant il est désespérément peu connu du grand public. A cela, plusieurs raisons. D’abord, il écrit très peu, tout juste deux romans et quelques nouvelles en une vingtaine d’années. Ensuite, il s'inscrit dans un genre encore pas assez reconnu malgré sa richesse : la science-fiction. Enfin, il n’est pas très médiatique, voire discret. Il est toutefois possible de trouver de multiples interviews du bonhomme et même une conférence TED sur le transhumanisme. Pourtant, selon mon humble avis, cet homme doit être étudié en lettres modernes. Je vous explique pourquoi.

Première évidence : son écriture. Elle est magnifique. Il manie la langue française comme un grand chef ses ingrédients, en respectant le matériau de base mais en n’hésitant pas à innover, à tenter des mariages délicats, des cuissons exotiques, parfois même un contre-emploi. Dans ses deux romans, La Zone du Dehors (1999) et La Horde du Contrevent (2004), il utilise un système de narrateurs multiples, ce qui permet de faire varier la langue en fonction du personnage. Si certains sont très classiques, comme Captp de la Zone ou de Sov, le Scribe de la Horde, d’autres sont beaucoup plus libres, plus envolés, plus parlés ou plus poétiques et ce sont de véritables réussites, comme Slift dans La Zone :

 

«  Tu peux arrêter de jouer au prof cinq minutes ? La fillette, je lui chie dessus. T'as entendu son nom ? Plus beurrée, tu fais pas. Moi, je me bats d'abord pour le peuple, pour les gars comme moi qu'ont pas d'ongles tatoués, qu'ont le bras tout dur, pour les mômes qu'ont comme horizon l'antirade et le Cube toute leur putain de vie et qui bouffent des radiations comme toi des frites. Je me bats pour les sans : sans fric, sans niche, sans taf, sans carte. »

 

Un autre exemple est celui du Troubadour Caracole dans la Horde :

 

« Puisque je puis avancer quelques pistes, je me déroute et l'annonce : le vif se pelote et se pilote, encore faut-il pour jongler avec sa boule, souple, je me défoule, qu'il y ait, à ses côtés, pas trop loin, passant par là, traversant la route, à l'ouest toute, quoiqu'il en coûte, un animal au nom banal et pas si mal, que nous baptiserons, pour les besoin de notre didactique : l'animal syntaxique. Tous issus de la Grasse -Mère, les animaux syntaxiques portent des noms ; des noms trognons, des noms, sinon ... Sinon rien, crénom ! Pour l'exemple, citons, sorti du bestiaire et du vestiaire : le massif Donc aux allures de gorce, le Lorsque sommeillant comme un loir, le Puisque, l'Autour et l'Autoursier, nos amis les Vers, l'Ornicar - où est-il donc ? - l'Afinde et le Sibienque, et même le Quoique, qui dissone ! »

 

Cette originalité dans l'écriture ne se résume pas aux dialogues : chaque narrateur a son style particulier, immédiatement reconnaissable, ce qui permet d’insuffler une réelle vie aux romans. Certaines des nouvelles contenues dans son recueil Aucun souvenir assez solide (2014) s’inscrivent aussi dans cette volonté de variation linguistique au point d’en devenir parfois difficiles à lire, comme dans Une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate. Mais d’un autre côté, comment ne pas s’extasier devant la beauté de l’écriture de la nouvelle qui ouvre le recueil, Les Hauts Parleurs, qui raconte comment certains se réapproprient le discours dans un monde où de nombreux mots sont copyrightés et donc sujets à des droits d’auteur. En voici un extrait :
 

« Ce que nous et-changeons n'a pas besoin du support® argent® pour passer d'un cœur® à l'autre, d'un S-pris à une multitude d'esprits®. Nos mots® ne sont pas des mots® d'ordre®, des injonctions® à voter®, des sues-gestions d'a-chat, des conseils® ou des cons-signes de vie®. Ce sont des mots® de désordre®, des mots® de désirs® sans report®, offerts® et donnés sans attente® de retour® parce que le retour® est déjà vécu® à plein® dans la "vertu® qui donne", comme disait Nietzsche. La générosité® pure® d'âme à âme, la gratuité® d'un Amour™, d'un acte®, d'une attitude®, peut-être est-ce encore un marchié dont vous salivez®. Il vous est ouvert® depuis toujours, sachez-le bien. Sauf qu'il n'y a rien à y hacheter. »

 


Damasio écrit peu car chacun de ses textes est longuement travaillé, réécrit, lu à haute voix pour s’assurer de son rythme. La Zone du Dehors a même eu droit à une réécriture complète en 2007.

Ensuite vient le propos de ses œuvres. D’abord, le politique, qui s’exprime notamment dans La Zone du Dehors - dystopie inspirée des sociétés de contrôle telles que décrites par Foucault ou Deleuze - où, plus qu’un contrôle absolu d’un état omniscient à la 1984, on se retrouve face à un contrôle démocratique dans lequel chaque citoyen s’autocensure grâce au système de la claste. Cette dernière est une sorte d’évaluation annuelle de tout le monde par tout le monde, chacun pouvant être promu ou déclassé voire être sorti du système - ce qui signifie un ostracisme immédiat. Nous sommes donc face à un contrôle non plus forcé mais accepté. Il critique ainsi nos sociétés démocratiques au consensus mou où les citoyens ont abandonné l’exercice du pouvoir à une classe politique dans laquelle ils ne se reconnaissent plus. Politiquement proche des mouvances anarchistes, il appelle à se libérer du carcan du libéralisme et de la bureaucratie pour évoluer vers des structures autogérées.

Alain Damasio s’intéresse au rôle de la technologie dans le cadre de ce même contrôle. Dans un récent essai, Le Dehors de Toute Chose, il évoque notamment le smartphone, formidable outil d’espionnage des personnes. Chose étrange, ce contrôle n’est pas exercé par les Etats mais par une poignée de sociétés qui cherchent elles aussi à nous normer, à faire entrer chaque être dans des cases grâce aux gigantesques volumes de données que nous leurs offrons.

 

"Alain Damasio a fait de moi un homme plus sage, plus poétique, plus libre"

 

Damasio, sans être technophobe, se méfie de la société ultra-technologique dans laquelle nous vivons déjà. Il s’en méfie car elle dépossède l’humain de ce qu’il a de plus précieux : l’interaction directe. Certes, nous n’avons jamais autant communiqué, nous passons notre temps à envoyer des sms, à chater sur Messenger ou autres, mais tout cela n’a jamais la richesse ou la spontanéité d’une réelle discussion, ne serait-ce que parce que la communication non-verbale compte énormément dans un discours. Au final, l’excès de technologie forme un cocon autour de nous, qui, en plus de nous faire perdre la richesse du dialogue direct, nous empêche parfois d’aller vers l’autre. Exemples simples : avec la généralisation des GPS, quand est la dernière fois que vous vous êtes arrêtés dans un troquet en bord de route pour demander votre chemin ? Avec Internet, quelle est la dernière fois que vous avez demandé un renseignement à un inconnu ? Enfin, ce cocon nous prive d'une réelle liberté : la pression sociale d’être toujours disponible et connecté est telle que nous n’arrivons plus à nous couper, vivre une journée sans Internet nous paraît parfois invraisemblable. Il n’est toutefois pas technophobe : s’il admet bien volontiers qu’Internet est un outil formidable, il se méfie plutôt des dérives des GAFA et de l’appauvrissement des relations humaines.

Damasio défend la liberté de l’humain, sa capacité à aller de l’avant, à sortir de sa zone de confort, là où les choses se passent, là où nous sommes mis faces à nos contradictions, là où nous sommes obligés de nous réinventer, « là où tout nouveau pas, droit vers le gouffre, crée le sol qui le soutiendra ». Ses textes sont le plus souvent une vibrante ode à la vie, à la liberté, à l’altérité.

Même si l’on n’est pas en accord avec ce qu’il défend on ne peut qu’être convaincu par sa prose. De ce point de vue, la Horde du Contrevent est sans doute son œuvre la plus aboutie. Elle m'a arraché rires et larmes et a fait de moi un homme plus sage, plus poétique, plus libre.

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