Du regrettable manque de recherche esthétique dans l’acte terroriste

Du regrettable manque de recherche esthétique dans l’acte terroriste

La quête du Beau est une des plus nobles que l’être humain puisse entreprendre. Bien que la définition de ce même Beau fluctue selon les lieux et les époques, l’humanité partage certains critères qui permettent de juger une œuvre, donc un acte, à l’aune de ces mêmes critères. Et nous serons toujours plus touchés par une œuvre que nous trouvons « belle », quoi que l’on mette derrière ces mots.

La recherche de l’esthétisme devrait donc être un pilier de toute forme de communication, particulièrement lorsqu’il s’agit de convaincre. Et que cherche le terrorisme, si ce n’est convaincre ? Le terrorisme, on ne le répètera jamais assez, est un acte politique, un acte souvent sanglant, certes, mais inspiré par des convictions profondes.

Il est donc particulièrement regrettable que le terrorisme (moderne, en tous cas, quelques mouvement passés se revendiquant d’un certain romantisme) ne s’investisse pas plus dans la recherche du Beau. Oh, les vidéos de propagande de daesh sont plutôt bien faites, il faut leur reconnaître ça, mais l’on sait que la réalité du terrain est tout autre. Par exemple, les explosions. Il est, hélas, trop rare que les terroristes se soucient de faire une belle explosion, photogénique, avec d’énormes flammes, qui pourrait déclencher les mêmes réactions d’émerveillement qu’un bon Michael Bay. Pourquoi ? Dans le cinéma, on utilise beaucoup de liquides inflammables, comme de l’essence, pour avoir ces magnifiques sphères de flammes. Ce n’est pas très pratique pour les terroristes qui préfèrent se concentrer sur l’efficacité, avec des explosifs certes plus discrets et plus puissants mais qui ne font pas de belles boules de feu… Tout ça pour quoi ? Quelques morts en plus ? Quel intérêt quand on pourrait avoir une énorme colonne de flammes qui est sûre de marquer les esprits impressionnables beaucoup plus qu’un champ de ruines balayé par un souffle invisible…
 


Il existe bien sûr des contre-exemples, comme cet attentat récemment déjoué (enfin, déjoué, ils se sont fait exploser la gueule tout seuls…) en Espagne où les terroristes comptaient utiliser un impressionnant nombre de bouteilles de gaz qui auraient produit un magnifique nuage de flammes en explosant. Hélas, ici encore, le Beau n’était pas leur critère : ils faisaient avec du gaz faute de mieux. Et que dire des autres modes opératoires utilisés ? On ne va pas commencer à énumérer, aucun n’est digne d’intérêt sur le plan esthétique.

Non, le meilleur exemple d’un bel attentat est celui dont tous ceux qui l’ont vu, même sans aucune implication affective, se souviendront toute leur vie. Je parle bien sûr du 11 septembre 2001. Je ne pense pas que les terroristes avaient prévu que les tours s’écroulent ; déjà, balancer des avions de ligne dans des buildings, ça ne manquait pas de panache, là où ils auraient pu se faire vulgairement sauter dans une gare, mitrailler la foule dans un rassemblement populaire ou utiliser un mur de camions-poubelles pour ratisser la 5e avenue. Ç'aurait sans doute été tout aussi horrible, mais beaucoup moins marquant. Là, le crash, la boule de feu, le deuxième avion, nous étions tous sur le cul. Et après, bam, la première tour s’écroule. Je m’en rappelle comme si c’était hier, je rentrais tout juste du collège, je l’ai vu en direct, c’était tout bonnement incroyable. Vous connaissez la suite, jaw dropping comme ils diraient là-bas. Vous vous rappelez du nombre de victimes ? Pas vraiment… (trois mille morts, plus de six mille blessés, juste pour rappel). Mais les images sont gravées dans votre esprit à tout jamais. Nonobstant le symbole, qui n’est pas ici le sujet de notre attention, la simple vue de ces gigantesques tours en train de s’écrouler nous emplissait d’une intense émotion. Il n’y aurait pas eu de victimes, on pourrait se repasser la scène en boucle sans se sentir coupables, comme on regarderait les vidéos d’immeubles démolis intentionnellement, en admirant le travail millimétré des artificiers. C’est le pouvoir du Beau.

Depuis ? Rien qui ne vaille la peine d’être mentionné. La terreur est devenue sinistrement banale et, dans leur quête d’efficacité morbide, les terroristes ont oublié toute notion d’esthétique ou de grandiloquence, oubliant par là même que la violence terroriste n’a pratiquement jamais obtenu de résultats, ou alors pas ceux escomptés. La réduction des moyens, la recherche d’efficience d’entités telles que daesh, al-chabab ou boko haram les empêchent d’atteindre les sommets d’al-qaida à la grande époque. Le 11 septembre, donc, mais aussi des actes plus symboliques - mais tout aussi éblouissants - comme la destruction des bouddhas de Bamiyan.

Quand on pense que les sbires de daesh ont détruit Palmyre à la masse… Lorsqu’ils auront disparu, les seuls sentiments qu’ils évoqueront seront la tristesse, le malheur, la haine. S’ils avaient été un peu plus esthètes dans leurs exactions, peut-être aurait-on pu leur accorder une once de crédibilité. Mais non, lorsque la poussière sera retombée, il ne restera que des vies détruites, ou tout du moins abimées et rien d’autre.

Terroristes du futur, je vous en conjure, ne faites pas les mêmes erreurs. Soyez à la recherche de plus, dépassez la simple efficience et portez l’élan vers le haut, vers le Beau.

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