Forum 18-25 : faut-il jeter le petit Charlie avec l'eau du bain ?

Forum 18-25 : faut-il jeter le petit Charlie avec l'eau du bain ?

Je ne suis pas un usager du forum 18-25 de jeuxvideo.com, non que ça ait la moindre importance. Je tiens tout de même à le préciser, comme je désire dès le départ rappeler que rien ne saurait légitimer et justifier les agressions, menaces, harcèlements et autres forfaits, dont le truchement d’un écran ne protège ni ne dédouane. La loi prévaut, toujours.

Ces derniers jours ont vu la mise au pilori médiatique du (ou d’un des) forum le plus fréquenté en France. Des personnes se sont coordonnées sur un topic du forum et sur le logiciel Discord pour faire sauter le numéro anti-relou. Sabotage il y a eu, suivi d’une diatribe de Nadia Daam sur ce forum : 

“Alimenté par des gens dont la maturité cérébrale n’a visiblement pas excédé le stade embryonnaire”. 

 

“Un forum qui représente le bac marron d’internet, la poubelle à déchets non recyclables”. 

 

“Parce que ses membres se sont fixés une mission : menacer et décourager toute initiative féministe”.


Ces propos lui ont valu d’être harcelée, menacée de viol et une personne aurait tenté de s’introduire chez elle. Rien ne peut justifier cela.

Ces délits ont complètement cannibalisé tout débat qui aurait pu prendre place sur les pratiques, usages, cadres et enjeux d’un forum. S’en est suivi une montée au créneau de la profession, suivie d’injonctions à l'encontre de Webedia (le détenteur de jeuxvideo.com) de drastiquement revoir ses méthodes de modération, pour les plus mesurés, d’appel au boycott des marques diffusant leurs pubs sur ledit forum ou d’appels à fermeture, pour les plus virulents.
 

Peu, si on écarte des membres du forum, sont ceux qui ont questionné les propos de la journaliste.
 

Pourtant, cette chronique-tribune m’a laissé un arrière goût de rot de lendemain de fête dans la bouche. Si la dénonciation des trolls et la vision critique d’agissements répréhensibles sont logiques, l’amalgame d’une communauté pour le fait d’une minorité aurait dû, à mon sens, s’arrêter aux portes du studio, comme les poivrots le font sur le pas de la porte en rentrant du PMU.
 


La radicalité de ces propos, que je ne mets évidemment pas sur le même plan que des comportements délictuels, est pourtant caractéristique d’une certaine vision médiatique posée sur les forums. Ces mots, articles, tribunes, en disent pourtant plus sur les personnes qui les tiennent, que sur l’objet des critiques. L’ordre, le contrôle, toujours.

Les forums sont, à l’exemple du WELL, au coeur de la création de l’Internet conversationnel que l’on connaît aujourd’hui. Les plus connus sont 4chan ou Reddit et reposent sur des constantes : les pseudos, les topics, la discussion asynchrone, la charte, l’animation, la modération, le ratio contributeurs/lurkeurs…. En France, jeuxvideo.com, Doctissimo et Hardware sont parmi les forums les plus fréquentés. Dans le cas de jeuxvideo.com, la question de la modération a été vivement critiquée, car celle-ci serait insuffisante tout en étant constituée majoritairement de bénévoles.

Il est important de rappeler que si les administrateurs sont souvent les créateurs ou des membres du site dont le forum est iss(o)u, nombre de modérateurs sont recrutés parmi les membres du sérail. C’est bien normal car ce sont souvent les passionnés et non une entité froide, un système automatisé ou une analyse du sentiment bien bullshit, les plus à même de comprendre ce qu'il s’y passe. La censure se fait a posteriori et a au moins l’avantage d’être questionnée, débattue et, a minima, justifiée de la part de celui qui modère contrairement aux commentaires sous les articles Facebook où l’arbitraire règne.

Les pratiques et usages sont bien souvent peu intelligibles pour le quidam qui viendrait atterrir dans une communauté en ligne. À l’ère des grandes plateformes, la diversité des langages et des codes des communautés en ligne subsiste à travers des écrins comme 4chan, Reddit ou jeuxvideo.com. Pour ceux qui n’y foutent jamais les pieds, ces espaces recèlent la même bouffée de folklorisme que lors d'un reportage photographique d’une tribu Maasaï par Hubert, quarante ans, mal dégrossi, en excursion pendant deux heures hors de son club vacances.
 


Certains chercheurs en sciences sociales, souvent des ethnographes ou des sociologues, ont d’ailleurs adapté des outils de leur discipline pour comprendre ces communautés. L’un d’eux, Robert Kozinets, a élaboré un ensemble de méthodes en même temps qu’un champ de recherche, la netnographie. Ces chercheurs soulignent l’importance de s’immerger dans ces tribus pour en comprendre les structures mentales, les codes et la culture.

Cette dernière est évidemment fluide, dynamique, mouvante et ne fonctionne pas en vase clos, les membres ne vivant pas pour, par et uniquement sur un forum. C’est avec cette ouverture d’esprit, de recherche de compréhension de ce qui pousse des centaines de milliers de jeunes à se retrouver sur cet espace, que l’on peut comprendre que leurs codes sont différents des nôtres. Le troll, la satire et les myriades de sondages débiles et volontairement trashs sont la matière avec laquelle cette communauté joue. Si certains sont premier degré et brandissent ces éléments comme des versets d’un livre sacré pour aller agresser d’autres gens, cela ne peut jeter l'opprobre sur l’intégralité des membres.

Il est nécessaire de comprendre que ce que la plupart des journalistes reconnaissent aux humoristes, ce fameux droit à la caricature et à la satire, les participants de ce genre de forum se l'arrogent personnellement, comme un droit inaliénable.

Un forum, fort de ses interpénétrations avec l’extérieur, peut également influencer, en retour, des cultures, d’autres communautés, avec lesquelles il se frotte. Et oui, ça peut faire beaucoup de mal de l’admettre, mais les forums sont souvent le limon de la culture web mainstream. Le 18-25, s’il est aussi le réceptacle d’une pensée anti-féministe, xénophobe, raciste etc. est cependant le premier de cordée sur la plupart des contenus (memes, GIF, etc.) qui seront recrachés sur Twitter ou autres misérables médias pureplayer bas de gamme avec le jetlag d’un Paris-Tokyo. De même pour nombre de YouTubeurs encensés aujourd’hui qui ont décollé grâce à une fanbase cultivée sur le 18-25 et que bon nombre pourlèchent néanmoins comme la culture des jeunes.
 

Politiquement jeuxvideo.com n’est pas un bloc monolithique.

 

Les opinions de tous bords s’y côtoient, en témoignent les dernières élections présidentielles (Mélenchon vs. Philippot). La complexité d’un forum mérite donc mieux qu’un traitement de géographe visitant la région des Grands Lacs africains au début du siècle dernier. Le problème de la classe journalistique, de ses structures économiques, mentales, de ses références culturelles se matérialise bien souvent sous la forme d’une opinion portant le masque de l’objectivité. La critique unanime a de quoi faire frémir, alors que les frontières du cadre et des espaces de la liberté d’expression sont de plus en plus remis en cause. Le traitement du web hors des grandes plateformes et des chemins balisés oblige à une pensée complexe, une pensée systémique qui explique les différentes parties d’un tout sans les opposer et dans le cas présent, sans ramener ce tout à une minorité.

Si le 18-25 est actuellement agoni, ne serait-il pas temps de se pencher sur le forum 48-75, qui trouve place dans les commentaires Facebook des articles du Figaro, Valeurs Actuelles, l’Express où des appels à l’exécution des délinquants présumés et le dénigrement d’une certaine religion sont légion ?

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